L’histoire de la Jamaïque est marquée par la résistance

Période précolombienne et colonisation espagnole

  • Les Taïnos : Établis vers le VIIe siècle, ils nomment l’île Xaymaca (« terre du bois et de l’eau »). Société agricole pacifique (manioc, maïs, tabac), ils vivent dans des villages côtiers et fluviaux.
  • 1494 : Christophe Colomb aborde l’île lors de son deuxième voyage et la revendique pour la couronne espagnole sous le nom de Santiago.
  • Décimation : Sous le système de l’encomienda, les travaux forcés et les maladies européennes provoquent la disparition quasi totale de la population taïno en quelques décennies. Dès 1517, l’Espagne introduit les premiers captifs africains asservis.

La domination britannique et l’économie sucrière

  • 1655 : Une expédition anglaise commandée par l’amiral William Penn et le général Robert Venables s’empare de l’île.
  • Repaire de corsaires : Port Royal devient la « capitale des pirates » des Caraïbes au XVIIe siècle, accueillant des figures comme Henry Morgan, avant d’être engloutie par un séisme majeur en 1692.
  • L’or blanc et l’esclavage : La Jamaïque devient le premier producteur mondial de sucre au XVIIIe siècle. Ce modèle repose sur une violence extrême et la déportation de centaines de milliers d’Africains réduits en esclavage.
  • Les Marrons : Des esclaves évadés établissent des communautés autonomes dans les montagnes de Cockpit Country et les Blue Mountains. Sous la direction de figures comme la reine Nanny, ils mènent deux guerres contre les Britanniques et obtiennent des traités d’autonomie dès 1739.

Émancipation et révoltes populaires

  • 1831–1832 : La rébellion baptiste menée par Samuel Sharpe mobilise 60 000 esclaves. Bien que réprimée durement, elle accélère le vote de l’abolition.
  • 1834–1838 : Abolition officielle de l’esclavage, suivie d’une période de transition (« apprentissage ») jusqu’à la libération totale en 1838.
  • 1865 : Face à la misère rurale et à l’oppression politique, Paul Bogle et George William Gordon mènent la révolte de Morant Bay. La répression sanglante ordonnée par le gouverneur Edward Eyre pousse Londres à retirer l’autonomie locale pour faire de l’île une colonie directe de la Couronne.

Vers l’indépendance et essor culturel

  • Années 1930 : Les grèves ouvrières de 1938 donnent naissance au syndicalisme moderne et aux deux partis pivots : le People’s National Party (PNP de Norman Manley) et le Jamaica Labour Party (JLP d’Alexander Bustamante).
  • 6 août 1962 : La Jamaïque proclame son indépendance au sein du Commonwealth. Alexander Bustamante devient le premier chef de gouvernement.
  • Rayonnement : Les années 1960 et 1970 voient l’émergence du mouvement rastafari (fondé dans les années 1930 sous l’impulsion idéologique de Marcus Garvey) et l’explosion mondiale du reggae porté par Bob Marley, Peter Tosh et Jimmy Cliff.

De la fin du XXe siècle à nos jours

  • Tensions politiques : Les années 1970 et 1980 sont marquées par une polarisation politique intense entre le socialisme démocratique de Michael Manley (PNP) et l’orientation libérale pro-américaine d’Edward Seaga (JLP), souvent liée aux rivalités de gangs à Kingston.
  • Défis contemporains : L’économie dépend fortement du tourisme, des transferts d’argent de la diaspora et de la bauxite, tout en composant avec la dette et la sécurité intérieure.
  • Débat républicain : Depuis les années 2020, un projet bipartisan vise à modifier la constitution pour remplacer le monarque britannique par un président jamaïcain à la tête de l’État.

les origines historiques, spirituelles et politiques du mouvement rastafari en Jamaïque.

Le mouvement rastafari émerge en Jamaïque au début des années 1930, au croisement du panafricanisme, d’une relecture anticoloniale de la Bible et de la misère sociale des classes populaires urbaines et rurales.

Origines historiques : le terreau des années 1920-1930

  • La misère post-esclavagiste : Près d’un siècle après l’émancipation de 1838, la majorité noire jamaïcaine reste privée de terres, marginalisée économiquement et soumise à la tutelle coloniale britannique. La Grande Dépression de 1929 aggrave brutalement le chômage à Kingston.
  • Le rôle séminal de Marcus Garvey : Leader du mouvement Back to Africa et fondateur de l’UNIA (Universal Negro Improvement Association), Garvey prône la fierté noire, l’autosuffisance économique et le rapatriement spirituel ou physique vers l’Afrique. La tradition rastafari lui attribue la prophétie : « Tournez vos yeux vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche ».
  • Le couronnement de 1930 : Le 2 novembre 1930, Ras Tafari Makonnen est couronné empereur d’Éthiopie sous le nom de Haïlé Sélassié Ier (« Pouvoir de la Trinité »), portant les titres bibliques de Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs et Lion Conquérant de la tribu de Juda. Pour les prédicateurs des bidonvilles de Kingston, l’événement réalise la prophétie.
  • Les premiers prédicateurs : Leonard Howell, Joseph Hibbert, Archibald Dunkley et Robert Hinds commencent à prêcher la divinité du nouvel empereur. Leonard Howell fonde en 1940 la communauté de Pinnacle, première enclave autonome rastafarienne, détruite par la police coloniale en 1954.

Fondements spirituels : théologie afrocentrique et mode de vie

  • Jah et la divinité incarnée : Dieu est désigné sous le nom de Jah (abréviation du psaume biblique Yahvé). Haïlé Sélassié est perçu soit comme Dieu incarné sur Terre (le Messie noir), soit comme une manifestation divine et le représentant légitime de la lignée de Salomon et de la reine de Saba.
  • Relecture biblique anticoloniale : Les rastafaris considèrent que la Bible européenne a été altérée par les colons blancs pour asservir les peuples noirs. Ils relisent les textes prophétiques à travers le prisme de la rédemption africaine, s’identifiant aux Israélites captifs en exil.
  • Le concept de « I and I » : Cette expression linguistique remplace le pronom « nous » ou « je » pour affirmer l’unité indivisible entre l’individu, autrui et la présence divine de Jah en chacun.
  • Pratiques rituelles :
    • Ital : Régime alimentaire pur et naturel, sans sel ajouté, sans conservateurs chimiques, majoritairement végétarien ou végétalien, excluant le porc et les crustacés.
    • Dreadlocks : Port des cheveux tressés ou noués naturellement, fondé sur le vœu biblique de naziréat (Livre des Nombres) et le refus des normes esthétiques occidentales.
    • La ganja (herbe sacrée) : Utilisée lors des cérémonies de discussion théologique (groundings ou reasonings), non comme drogue récréative, mais comme sacrement méditatif favorisant l’élévation spirituelle.

Portée politique : rupture avec l’impérialisme occidental

  • Babylone contre Sion : Le système occidental capitaliste, colonial, policier et consumériste est désigné comme Babylone, une structure d’oppression spirituelle et matérielle vouée à la chute. À l’inverse, Sion (Zion) représente l’Afrique, et plus particulièrement l’Éthiopie, berceau originel de l’humanité et patrie promise.
  • Désengagement civique et résistance : À l’origine, le mouvement refuse la légitimité de la couronne britannique, rejette le vote bourgeois et conteste l’impôt colonial, prônant le rapatriement vers l’Afrique plutôt que l’intégration dans l’État jamaïcain.
  • Répression étatique : Considérés comme subversifs et dangereux par les élites coloniales puis post-indépendance, les rastafaris subissent arrestations massives et violences policières, culminant lors de l’incident de Coral Gardens en avril 1963 (le « Vendredi noir »), où le gouvernement ordonne d’arrêter tout individu portant des dreadlocks.
  • Rayonnement et normalisation : La visite triomphale d’Haïlé Sélassié en Jamaïque en avril 1966, l’adoption d’éléments rastas par le Premier ministre Michael Manley dans les années 1970, et l’explosion planétaire du reggae (Bob Marley, Burning Spear, Peter Tosh) transforment ce mouvement marginal en une force culturelle et philosophique internationale.

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